C’était le vendredi 16 Janvier 2015

Cet article a été assez difficile à écrire. Pas parce que c’est un sujet difficile à aborder, mais plutôt car c’est compliqué pour moi de mettre des mots sur ce que je ressens, et surtout ce que j’ai ressenti à cette période. Je ne sais pas trop par où commencer, ni comment faire pour que cet article ne fasse pas 3km de long… Mais je vais me laisser porter par ce qui me vient.

Je ne tiens pas à être jugée concernant le sujet de cet article. C’est très personnel je le sais, mais en même temps j’ai envie d’en parler, et je me sens prête à en parler.

Je vais commencer par vous énoncer trois points importants :

  • Je ne vis plus avec mes parents depuis 2011. Je suis partie à Lyon alors qu’eux sont en Alsace.
  • J’ai deux sœurs, qui vivent également en Alsace.
  • J’aime mes parents, mais nous n’avons jamais été très démonstratifs dans ma famille.

J’ai envie de commencer cet article par cette phrase :

Alizée, je veux que tu saches que je suis très fier de toi. Il faut que tu donnes tout pour avoir ton diplôme et que tu te trouves un boulot. Mais quoiqu'il arrive je serai toujours fier de toi.
Papa

C’était en Juin 2014. J’étais à l’aéroport de Lyon, tout juste rentrée de mes vacances en Croatie.

À ce moment là je ne me doutais de rien. Je savais que mon père avait des problèmes de santé, qu’il avait eu pas mal d’examens à faire ce mois-ci, mais je n’avais pas eu de nouvelles depuis.

J’attendais la Navette pour rentrer chez moi, quand j’ai senti mon téléphone vibrer dans ma main : c’était un appel de ma mère. Je décroche, elle me demande brièvement comment se sont passées mes vacances et me dit que mon père veut me parler. J’ai eu un sentiment étrange à ce moment là. Mon père ? Me parler par téléphone ? Ça n’était jamais arrivé avant.

Il me pose quelques questions sur mes vacances, puis passe à mes études, me demande si j’ai un copain etc. Franchement, je ne comprenais pas ce qu’il se passait, c’était tellement inhabituel que ça ne me semblait pas sincère. J’étais gênée de lui parler de tout ça par téléphone, gênée de lui parler tout court.

Avant de raccrocher, il me dit cette phrase : Alizée, je veux que tu saches que je suis fier de toi. Il faut que tu donnes tout pour avoir ton diplôme et que tu trouves un boulot. Mais quoiqu’il arrive je serai toujours fier de toi.

En raccrochant j’avais la boule au ventre, les larmes aux yeux. Je sentais qu’il se passait quelque chose. Mais je ne me suis pas plus attardée sur cette histoire.

J'ai appris que mon père était malade

Un mois plus tard, ma mère vient passer quelques jours à Lyon avec moi. Ce n’est pas la première fois qu’elle vient me voir, et à chaque fois ça me fait super plaisir.

Un soir, pendant qu’on était en train de manger l’un de mes plats alsaciens préférés (un Bibeleskäs qu’elle m’avait préparé avec amour), elle aborde le sujet de mon père. Elle me dit qu’il a eu les résultats de ses tests, et qu’il est malade. J’essaie de comprendre en lui posant quelques questions, mais elle est restée très évasive. J’étais inquiète mais je ne savais pas comment lui montrer, ni ce que je devais lui dire.

Je pense qu’elle savait, qu’ils savaient tous les deux ce qu’il y avait, mais qu’ils ne savaient pas comment nous l’annoncer. Elle m’a juste dit que pour le moment rien n’était sûr, mais que c’était grave. Je savais donc que mon père était malade, que c’était assez grave mais je ne savais toujours pas ce qu’il avait.

C'est un cancer, un cancer du poumon

Je ne me souviens plus du tout comment je l’ai appris, ni qui me l’a annoncé. Comme si le choc de cette nouvelle a été supprimé de mes souvenirs, inconsciemment.

Je me souviens juste que c’était avant la rentrée de Septembre, j’entamais ma dernière année de Master, et c’était assez bizarre de faire comme si de rien n’était. En fait ce qui me fait le plus bizarre avec le recul aujourd’hui, c’est de me souvenir à quel point je n’étais pas affectée par cette nouvelle.

Je voyais mes amis, on sortait, on faisait la fête. Je n’y pensais quasiment jamais. Ma mère m’appelait souvent pour que je parle à mon père, et elle m’a proposé de me payer des trajets pour rentrer en Alsace.

J'ai vu mon père, et j'ai réalisé que c'était vrai

Je pense que le fait d’être loin d’eux, et d’avoir des nouvelles à distance ne me faisait pas réaliser à quel point c’était grave. Surtout, à quel point c’était réel. Je n’appelais jamais mes parents, je ne posais pas de questions à ce sujet, même pas à mes sœurs.

En Octobre, ma mère m’a offert les billets de train pour rentrer en Alsace. C’était la première fois que je voyais mon père depuis que j’avais appris qu’il était malade.

Je ne saurais vous décrire la sensation que j’ai eu en le voyant… Je ne l’ai pas reconnu. La dernière fois que je l’avais vu c’était en Avril, ça faisait 6 mois. Je l’ai toujours connu en bonne forme, de beaux cheveux frisés noirs, physiquement imposant (il faisait plus de 100kg !). Aujourd’hui il a les cheveux tout gris, le crâne légèrement dégarni, et est très amaigri.

Je n’arrivais pas à le regarder. En fait, à ce moment là j’ai réalisé qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre, et qu’un cancer c’est grave, très grave.

J’ai passé quelques jours en famille, puis je suis rentré à Lyon. Un peu sous le choc mais en même temps soulagée de m’éloigner à nouveau de tout cela. Puis ma vie à repris son cours, je recommençais à me voiler la face.

Je voyais la mort dans ses yeux

Je suis retournée en Alsace début décembre. Je n’étais pas sûre de pouvoir rentrer pour Noël alors ma mère voulait qu’on le fête à ce moment là.

L’état de mon père s’était vraiment dégradé. Il n’avais quasiment plus de cheveux, devait marcher avec un déambulateur, et il était branché à des tuyaux. Il dormait beaucoup et ne pouvais pas rester très longtemps avec nous. Il avait commencé des séances de chimiothérapie il y a quelques semaines et elles étaient très intenses étant donné le stade très avancé de la maladie.

Je voyais la mort dans ses yeux. Il avait les yeux très foncés avant d’être malade, à présent ils étaient devenus clairs, avec un voile blanc. C’était comme s’il était en train de devenir aveugle. Son regard était toujours très vide, je sentais qu’il était pensif et inquiet.

Pendant notre repas de noël anticipé, il tenait absolument à ce que l’on fasse des photos de nous avec lui. C’est vrai qu’en y pensant, je n’avais aucune photo récente avec mon père. C’était assez bizarre car on savait tous que ces photos seraient sûrement les dernières. 

Mes derniers jours auprès de lui

Je suis retournée en Alsace fin décembre. Ma mère tenait à ce que je vienne tous les 2 week-end maintenant. Elle savait qu’il n’y en aurait plus pour longtemps, mais moi j’étais toujours un peu dans le déni… Je réalisais sans réaliser.

J’étais là il y a à peine 2 semaines. Mais j’avais l’impression que 10 années s’étaient écoulées tellement l’état de mon père avait empiré. Il était désormais hospitalisé. Ma mère venait le voir tous les jours, mes sœurs aussi.

Je ne me sentais pas bien à chaque fois que je lui rendais visite. Voir mon père affaibli à ce point, sur son lit d’hôpital, c’était très difficile. Il n’était plus du tout autonome, ce n’était plus le père que j’avais connu.

16 Janvier 2015 : le jour où j'ai perdu mon père

J’ai fêté la nouvelle année avec mes amis à Lyon et je devais retourner en Alsace le week-end du 9 Janvier 2015.

J’ai eu une réaction très égoïste, que je regrette énormément aujourd’hui. Le 2 Janvier, j’ai appelé mon père pour lui souhaiter son anniversaire : 65 ans ! Je lui ai demandé comment il allait, et si ça ne le dérangerait pas si je repoussais ma visite d’une semaine car j’avais des examens de prévus et il fallait que je révise.

Il était très fatigué, mais il m’a dit qu’il m’attendrait le week-end d’après. Je devais donc rentrer le week-end du 16 Janvier, juste après mes premières épreuves (blanches) de Master.

L’examen blanc a commencé le jeudi 15, et se terminait le vendredi 16. Deux jours d’études de cas. Je me souviens que le jeudi, j’avais une soirée d’entreprise pour fêter noël et la nouvelle année entre collaborateurs. Juste avant de démarrer la soirée, ma mère m’appelle avec une toute petite voix. Elle m’explique qu’elle est à l’hôpital avec mon père, qu’il n’allait pas bien du tout. J’ai demandé à lui parler mais elle m’a répondu qu’il ne pouvait pas…

Toujours dans une certaine forme de déni, je me suis dit qu’il devait être très fatigué et que ça irait mieux demain, que de toute façon je rentrais ce week-end, puis j’ai rejoint mes collègues.

Vendredi 16 Janvier 2015 : 6h56. Mon réveil sonne. Enfin, je pensais que mon réveil sonnait. C’était un appel de ma mère. J’ai eu un très mauvais pré-sentiment. En fait je savais très bien. On s’appelle très peu avec ma mère, et de si bon matin, ce n’était sûrement pas pour me demander comment j’allais.

Vendredi 16 Janvier 2015 : j’avais 21 ans et je venais de perdre mon pè.

Mon père avant la maladie
Notre dernière photo, décembre 2014

Comments: 6

  • reply

    Camille

    13 août 2019

    Un article très émouvant et qui fait réfléchir. Tu as eu un sacré courage de nous confier tout cela,
    Amicalement
    Camille

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    Pauline

    13 août 2019

    C’est un texte rempli d’émotions. Je connais bien cette maladie qui a emporté ma maman il y a presque 10 ans. Je comprendq chaque mot que tu as écris. Je suis sûre que de là haut, ils sont fiers de nous ❤.
    Force à toi.

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    Caro Goetz

    5 septembre 2019

    J’ai eu la chance de rencontrer votre père qu’une seule fois … j’ai tout de suite accroché ! Et j’aurai vraiment aimé le revoir …

Un mot doux ?